**UN OEIL DANS LE CIEL**

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PROSE

Ecrit il y a un an...


Carencé affectif. Tels seraient les deux mots que l'on pourrait trouver sur un dossier psy le concernant. Il est apparenté à ces bâtards que l'on voit trop souvent dans les refuges pour animaux abandonnés. En quête d'affection et d'attentions comme d'autres recherchent l'or ou un Graal hypothétique le long de quêtes sans fin. Pourtant il n'est pas seul, juste mal associé à une femme qui ne le comprend pas. Elle ne peut ou ne sait combler ce fossé immense qui scinde son âme en deux . La part de rêve s'est éteinte en elle et le foyer de la passion est froid depuis bien longtemps. Alors, il suffit parfois d'un regard, d'un échange, d'un rien pour que la machine se mette en route et qu'il se prenne à rêver de la saveur d'une autre peau, du poids d'un autre regard, du feu d'une passion qui jamais ne s'éteindrait.



OPPORTUNITE. DISPONIBILITE. IMPUNITE



La chanson répètait à l'envie que le lion venait de décéder. L'esprit de l'homme se laissait porter par la mélodie connue et il se détacha un instant de son travail. Il abandonna l'écran de l'ordinateur portable pour parcourir des yeux le salon dans lequel il se trouvait. Etrangement, le lieu lui plaisait. Les boiseries XIXème aux tons sombres, le plafond haut, aux stucs patinés avec lesquels jouait la lumière douce et discrète des appliques aux cols de cygne, fabriquaient des ombres douces et changeantes sur les caissons qui les surplombaient. Il lissa son regard sur les lourds rideaux de velours bordeaux, sur les dorures de l'imposant miroir, sur le portrait d'une bourgeoise du siècle passé, à la fois strict et sensuel. Entre la poussière et le café, la pénombre et l'écran de son ordinateur, la caresse du velours de son siège et le froid d'un carrelage moderne mal posé, le silence du salon et le ronronnement stupide de la télévision à deux pas, dans le bureau de la gérante, son environnement sensoriel n'était que contraste. Il n'y avait pas de mi-chemin dans cet établissement: tout était soit d'époque soit de mauvais-goût, mélange chaotique des contraires posés côte à côte sans la moindre vergogne, et ce mélange lui plaisait.


Ce ne fut que lorsque sa rêverie se fut épuisée dans ce décor qu'il prit enfin conscience de la présence humaine face à lui. Assise en tailleur sur un des improbables fauteuils au style indéterminé qui peuplait l'endroit, une jeune femme consultait négligemment un prospectus touristique vantant les mérites forcément uniques du patrimoine local. Il se risqua à l'observer plus longtemps, un peu pour prolonger sa rêverie, beaucoup parce que tout lui semblait préférable à l'épreuve intellectuelle de son rapport à finir de rédiger.


Elle devait avoir environ 25ans, brune, aux cheveux si sombres que le soleil jouait à y créer les reflets bleutés d'un plumage de corbeau. Sa coupe mi-longue encadrait un visage fin, de grands yeux, un teint pâle, un petit nez finement retroussé et une bouche sensuelle et charnue, presque trop présente. Et apparu en lui les premiers signaux, son regard se détourna trop rapidement, il se réfugia derrière son écran comme une huitre dans sa coquille.


Elle n'en pouvait plus. Sa course contre la montre, contre la vie, contre elle-même devait cesser. C'est pour cela qu'elle avait fuit. Elle avait claqué la porte de l'appartement sans un regard en arrière et, plusieurs heures durant, avait pousser son moteur au maximum, le long de la bande d'asphalte de l'autoroute. Se laisser griser par ce flux anonyme comme on se plonge dans un océan sans mémoire. Oublier. Nettoyer sa vie de cet homme qui l'avait fait souffrir jusqu'au plus profond d'elle même, qui l'avait souillé jusque dans ces plus purs refuges. Des années sans vivre, sans être soi, à vainement se perdre pour garder auprès d'elle celui qui ne fallait pas. Lorsque les bandes blanches et les phares face à elle avaient achevés de tirer de ses yeux l'essentiel des larmes à sa disposition, elle avait bifurqué pour choisir le premier hôtel à visage humain qui s'était présenté et y louer une tanière le temps de se reconstruire. Il lui fallait au moins une façade de pierre à mettre entre elle est le monde, un cocon de moquette, de bois et de vieux velours pour y fermer les yeux, un soupçon d'odeur de poussière et la patine du vécu pour reprendre à zéro sa propre histoire. Lorsque plusieurs nuits de mauvais sommeil, plusieur jours de sombres pensées avaient finalement décapés l'essentiel de ses souffrances, elle s'était forcée à sortir de sa tanière. Elle avait quitté sa chambre en laissant son journal ouvert. Couvrant la page, en diagonale, une seule entrée en gros caractères : "jour 0, an 0 : vivre". Au bas des escaliers, la lumière du salon brillait comme une invitation. Sur le seuil, elle avait aperçu un homme assis dans un angle de la pièce, il semblait perdu dans de sombres pensées, les yeux rivés sur le plafond. La décision de s'assoir face à lui n'était pas sienne : elle avait simplement abandonné les commandes, bloqué la réflexion sur "off" et laisser le corps agir à sa guise. Trop longtemps, elle s'était contrainte à devenir celle que son homme voulait qu'elle soit. Se perdre n'avait conduit qu'à plus d'humiliations, il fallait rompre ce cycle. Définitivement.


"Tu peux la regarder. Tu es libre de tes actes autant que de tes pensées. Elle te plait, einh? Alors regarde là et profite du plaisir de sa présence comme si elle était là pour toi." Sa petite voix intérieure ne cessait de le harceler. Elle était l'expression de toute sa volonté d'autre chose: de sortir de son quotidien, de connaitre à nouveau la passion, de s'éveiller un matin en ne se posant plus la question de l'utilité de sa vie mais en savourant chaque seconde comme le plus grisant des élixirs. Il s'était perdu sur le chemin entre l'adolescence et l'homme mûr qu'il devenait. Le meilleur de lui même s'était dilué dans mille gestes inutiles, mille parcours qui ne menaient à rien. Toute cette agitation pour découvrir un beau jour que celle qu'il aimait était devenue une froide étrangère, que son seul rôle à présent ne consistait plus qu'à être le meilleur père possible: l'amant, le romantique, le poête étaient inutiles, résidus excédentaires qui ne tarderaient pas à être définitivement éliminés. La vie avait pour cela des filtres efficaces... presque sans effets secondaires. Aiguillonné, il releva la tête et fixa son regard sur les cheveux d'encre de l'inconnue.



Elle senti le regard de l'homme sur elle comme un révélateur. Le besoin d'être vue, désirée... et qui sait, aimée pris le dessus sur toutes ses peines. Plus que cela: l'ensemble de ses souffrances passées appelait un baume, nécessitait un abandon sensuel à la mesure de ce qu'elle devait oublier.



Il se perdait dans les reflets de ses cheveux. Lorsqu'elle se leva et vint vers lui, il comprit que le déroulement de sa vie prenait soudain un cap qui lui échappait totalement.



Elle s'assit sur le fauteuil le plus proche du sien. Lorsqu'elle se tourna vers lui, il était déjà perdu. Ils échangèrent quelques banalités.



La voix de Barry White additionnait sa chaleur à celle du salon lorsqu'ils se levèrent pour disparaître dans l'ascenseur.

31.12.05 23:07


Librement inspiré de faits réels...


C'est souvent quelque chose de diablement simple et fugitif au départ. Une simple question « Tiens! Et si...? ». Pour la saisir, souvent, le petit Moleskine ou une feuille volante. J'y note quelques mots, un titre, parfois une phrase et, bien souvent, j'en reste là. Histoire mort-née, récit abandonné avant d'avoir même vu le jour dont il ne reste pour tout vestige que quelques mots vite griffonés. Puis, parfois, parce que cela fait du bien, parce que je sens qu'il le faut, je descends dans ma mine de récits potentiels et je martèle pour en extraire un. Parfois. Pas assez souvent, hélas!


POUBELLES, LEGENDES ET DIABLERIES


Le début du générique de la série « Les envahisseurs » m'a toujours beaucoup fait rire. Ou plutôt, il me faisait beaucoup rire, avant. « David Vincent les a vu! ». Tu parles! Je me gaussais bien de cette science-fiction cheap à l'époque, du haut de mes certitudes scientifiques de géologue diplômé. Oui, je rigolais bien, avant. Avant qu'il me faille moi aussi porter témoignage de l'incroyable en sachant que je ne serai pas crû, que mon récit sera sujet à moquerie et dérision, tout comme je le faisais de celui de cet homme et du « raccourci que jamais il ne trouvât. ».


Tout à commencé alors que je sortais de la gare de X... ravi que le train du soir ait eu, pour une fois, un peu d'avance, je profitais de l'air du soir pour fumer une américaine en attendant qu'arrive mon épouse. Arpentant les abords de la gare pour trouver un lieu où elle pourrait se garer en double file sans gêner la conversation, je m'approchais négligemment des bennes de recyclage. Trônais là, dans le fouillis et le quasi abandon, un réceptacle pour papier usagé sur lequel s'acharnait une jeune fille. Elle engouffrait dans la gueule béante de la bête des journaux qui, de loin, me semblèrent pourtant en excellent état. Alors qu'elle partait, je remarquais mon lacet droit défait et me penchais, derrière la benne, pour le refaire en posant le pied sur un cône de béton qui se trouvait là. C'est ainsi que je les ai entendu. On n'oublie pas un son comme ça. Au départ j'ai cru que c'était le raclement de deux plaques de tôles l'une sur l'autre, mais des plaques de tôles qui formeraient des phrases!!


« Awae!!! Comme on se l'est manipulée celle -là!! » « Oui! C'est presque trop facile avec les esprits faibles, moi, ça me gâche mon plaisir... » «  Pas à moi Awae!! c'est bien plus marrant quand ça marche que lorsque tu t'échines à en faire baver à l'autre, la rêveuse... Queskon va se régaler lorsqu'elle comprendra et viendra essayer de récupérer les journaux!! ». Je dressait le buste pour voir, pour voir... comment dire? Deux formes constituées d'une matière qui ressemblerait à de la fumée de cigare en plus dense, presque solide. Deux formes vaguement humanoïdes d'environ 50cm de haut, négligemment assises sur le container et battant des extrémités ressemblant à de vagues ébauches de membres, comme le feraient des enfants assis sur un banc trop grand pour eux. La boule plus grande et plus dense, qui faisait office de tête se fendait régulièrement d'un sourire en coup de sabre la découpant quasiment en deux et, au centre, on voyait luire, de l'orangé au pourpre, deux petites billes évoquant des yeux.


La plus grande des deux silhouettes se tourna soudain vers moi « Zagwaï!! un humain!! Tu m'as encore fait faire un élu! » Ces yeux, à présent jaune vif me fixaient. Je la sentis plus que ne la vis se ruer vers moi et tombais lourdement sur l'asphalte mouillé.


Lorsque je revins à moi, une autre fille était occupée à retirer avec force noms d'oiseaux les journaux que la précédente avait jeté avant elle. Je l'entendais la maudire à mi voix « une vraie miss catastrophe » ... « elle a pas idée de la somme que ça représente »... « jeter des invendus! Mais quesqu'y lui est donc passé par la tête!! ». C'est alors que je pris conscience d'avoir quelqu'un derrière moi.


«  Vous êtes témoin de l'oeuvre des Wassky! Vous les avez vu n'est-ce pas? ». Un homme de grande taille me faisait face. Il avait un visage osseux, des traits de croque-mort et portait un grand imperméable foncé tout droit sorti, me dis-je, d'un film noir des années trente. Sa calvitie luisait de petites gouttes de rosées à la lumière du réverbère. Les mains dans les poches, il me fixait d'un regard étrange, presque compatissant, un semblant de sourire au lèvres. « ne dites rien, venez, je vous offre un café. » Il se dirigea sans se retourner vers le bar de la gare.


« Mais » dis-je, « ma femme!.... »


«  Ne vous inquiétez donc pas, elle a été retardée par un bouchon lié à un accident sur l'autoroute, un chauffeur qui essayait de chasser une guêpe de son habitacle a mis son camion en travers et a bouché toutes les voies. Ils ont bien travaillé, ce coup-là, mais heureusement, il n'y pas de blessés. J'en viens. Allez, venez! ».


Je me surpris à suivre l'homme en me disant qu'une guêpe en plein hiver, ce n'était pas logique, qu'il me dirait sans doute comment il pouvait en venir et savoir que ma femme était dans le bouchon. Que si elle arrivait elle m'attendrait parce qu'un bon café me ferait du bien. Je ne me sentais vraiment pas bien du tout. J'avais besoin d'un remontant. Enfin, je crois que j'en avais besoin et que ce n'était pas l'homme qui, sans rien faire, influençait chacune de mes pensées...


« Ne m'interrompez pas, s'il vous plaît. Je sais que ce que je vais vous dire vous semblera fou mais laissez moi finir et vous comprendrez.. ». Son regard bleu-vert ne me lâchait pas et comme hypnotisé, je me résignais à contempler ma tasse fumante et à laisser l'homme parler.


« On les appelles diables, gremlins, lutins... ils ont bien des noms mais nous, les élus, nous les nommons Wassky, déformation du breuvage qu'ils affectionnent et qui est un de leurs vecteurs d'influence préférés. Vous les avez vu et cela fait de vous un élu. C'est à dire un des rares humains à pouvoir contrecarrer leur influence, déjouer leurs sortilèges et, parfois même les supprimer. Ils ont toujours été aux côtés des humains pour répandre leurs facéties maléfiques. Leur but est de nous faire commettre des bêtises, des erreurs, des sottises, des actes manqués. Plus les conséquences sont graves et plus ils sont heureux, plus ils sont rassasiés car ils se nourrissent du mal, des pensées négatives et des haines que provoque chaque catastrophe du quotidien. Un juron est pour eux un bonbon, une bagarre un festin... une guerre, je vous laisse imaginer!


A l'époque où la magie était encore active, sorciers et enchanteurs parvenaient parfois à les contenir mais leur puissance était plus grande qu'aujourd'hui et les combats plus violents : pestes, croisades, famines, était leur oeuvre et ils y excellaient. S'ils n'ont jamais pris le dessus c'est qu'ils doivent rester discrets sous peine de produire trop d'élus et d'être anhilés par les humains. De nos jours, la technologie a détruit la magie, le progrès a réduit nos efforts à de simples enchantements pas toujours efficaces et leur pouvoir a, lui aussi, décru dans les mêmes proportions. Mais, ils se renforcent. Depuis l'apparition de l'informatique, ils ont un nouveau domaine d'intervention plus large, plus immédiat. S'ils parvenaient à influencer directement les machines comme ils le tentent déjà, remportant souvent de petits succès sur nos ordinateurs personnels, tout serait perdu. Imaginez les missiles balistiques décollant tout seuls, les centrales nucléaires incontrolables, les avions tombant du ciel... Notre combat est devenu une lutte à mort. C'est pour cela que nous avons besoin de tous ceux qui les ont vu. Le simple fait de les voir une fois vous donne la possibilité de les voir chaque fois que vous le souhaiterez et, une fois votre éducation magique faite, de pouvoir les combattre aussi efficacement que moi. Mais avant tout, il vous faut passer la période probatoire: celle de l'incroyance. Vous aller vous endormir et vous souviendrez de tout à votre réveil. Vous devrez affronter l'incrédulité de votre entourage, de tous. Peut-être même serez-vous interné... Si vous franchissez cette étape sans devenir fou, alors vous serez mûr et je reviendrai pour faire de vous mon disciple... sinon.. et bien j'imagine que vous serez heureux d'être dans un siècle où l'on traite les gens par la psychiatrie plutôt qu'en les brûlant comme à mon époque...Allez. Dormez à présent, vous êtes fort fatigué. »


A mon réveil, j'étais chez moi. Ma femme me regardant avec des mitrailleuses dans les yeux: le regard de celle qui vient de récupérer un poivrot dans une gargote. Puis j'ai commencé à les voir partout: à la faculté, chipant les dossiers, trafiquant les imprimantes, influençant les étudiants lors des partiels. J'en ai parlé. A un amis d'abord. Puis au psy que l'on m'a conseillé. Mais je les vois toujours, ici, dans la clinique. Tout à l'heure, il y en avait un, les yeux rouges de plaisir qui susurrait à l'infirmier de mieux serrer ma camisole. Je sortirai. Je sortirai et les combattrai. Je suis un élu... un élu... un élu...


22.12.05 15:23


Rouge


Les personnages. Ces petits êtres de vent et de mots qu'il jouait à détruire au grès de ses fantaisies de démiurge cruel. En despote cruel, il s'était toujours diverti de leurs souffrances, leur imposant souvent les sorts peu enviables qu'il n'avait pas le courage d'affronter dans sa vie. Depuis son enfance ce n'était qu'une continuelle hécatombe d'êtres virtuels sacrifiés sur l'autel d'un si pesant ennui, dans autant de textes ou de rêves, pour la plupart vite oubliés. Du pilote pris dans les flammes de son appareil en perdition, au naufragé noyé à quelques encablures de la plage, ils étaient si nombreux à connaître un sort cruel que, parfois, comme dans un effet se sa bonté, il se surprenait à s'attacher à certains au point de leur offrir un petit échantillon de bonheur... en prime.


ROUGE VIF



« Vous me pardonnerez cette intrusion un peu brutale dans votre visite, mademoiselle, mais j'ai absolument besoin que vous m'écoutiez un instant. ».


Elle se retourna pour faire face à l'intrus qui osait commettre trois erreurs des plus fatales: l'interrompre dans sa contemplation d'un retable du XVIIIIème siècle, élever la voix dans une église et (par dessus tout) avoir des méthodes d'approche et de drague aussi peu sophistiquées. Avant même que la rotation de son corps ne soit commencée, son regard était déjà devenu aussi froid que le gris de ses yeux le permettait. Le sarcasme à la bouche, elle était prête à ne laisser aucune chance au malheureux.


A l'autre bout de la nef, on ne perdait rien de la scène.« Quel con! Il va se prendre la gifle de l'année ». Les yeux du jeune homme brillèrent et son visage se fendit d'un large sourire. Assis sur un des bancs de chêne du bas-côté Sud, il avait vu le grand gaillard s'approcher lentement de la fille en rouge jusqu'à environ un mètre d'elle. Il avait interrompu son croquis d'un chapiteau pour observer l'homme avec la même attention qu'il avait mis en oeuvre, un peu auparavant, pour ébaucher la silhouette féminine. Avec sa chemise canadienne, sa haute stature un peu lourde et légèrement voûtée, son poil brun aussi abondant que sa barbe, on aurait dit un bûcheron cherchant une cognée magique pour abattre la forêt de piliers et de colonnes de pierre comme autant d'arbres improbables. Pas du tout le genre de la demoiselle.


Quant à l'homme, il était rentré dans l'église comme on saisit le barreaux de l'échelle de tranchée quelque seconde avant l'assaut. Pour avoir une réponse, pour déclencher l'inexorable succession de petits événements nécessaire à la fin de sa quête, quelle qu'elle soit. Et tant pis si elle devait être fatale. Il avait vu ce manteau rouge juste avant que l'obus ne le renverse, là-bas, à Sarajevo. Il avait cru le revoir, juste à la périphérie de son regard, alors qu'il se penchait sur le lit d'hôpital pour dire adieu à Valérie. Dans la foule devant l'usine, juste avant la grande lessive et la délocalisation. Dans cette boîte où l'alcool l'avait conduit aux portes du meurtre. Dans tout ces trains qui partaient toujours sans lui. Il était là, comme un signe, chaque fois que la vie lui réservait un horion carabiné et il voulait savoir pourquoi. Juste savoir.



Elle acheva son demi-tour et se retrouva face à lui. Non! À LUI. Celui qui pleurait sur le pont du radeau de la méduse, qui déjeunait en canotier sur l'herbe, qui posait en Hercule pour les peintres pompiers ou sculptait pour elle les oeuvres qu'elle inventoriait à longueur d'années dans ces chapelles humides et froides. Et lui, en cet instant, il comprit en croisant son regard que toute sa vie n'avait eu de sens que pour arriver à ce moment là.


Le Père Bonnet fronça les sourcils en voyant l'étudiant en architecture chuter bruyamment du banc sur lequel il s'était installé avec beaucoup de désinvolture. Le vacarme de la chute résonna un court instant sur les voûtes puis la cathédrale retrouva son calme. « Ces jeunes ne respectent vraiment plus rien... bientôt, il s'embrasseront dans les églises!! ». L'étudiant avait repris ses esprit et son carnet de croquis pour s'éloigner du couple qui l'avait distrait à en provoquer sa chute et de l'écclésiastique qui, de l'autre côté, le regardait d'un oeil torve.



Derrière le pilier N° 4, le long du bas-côté Nord, face au retable de Jean de Montfaucon, XVIIIème siècle, leurs langues apprenaient déjà à s'apprivoiser.

17.12.05 22:15


Un instant de grâce écarlate


Il n'écrivait que pour lui-même et les rares lecteurs que les hasards ou un brutal manque de pudeur mettaient en relation avec ses textes. Il ne lui semblait pas nécessaire de rechercher autre chose dans ces petits exercices de style que le soulagement d'un esprit épanché et la compassion des mots. Pourtant, à de rares occasions, un esprit ami (et étrangement, toujours féminin) manifestait l'idée que sa prose puisse s'avérer intéressante au delà du cercle étroit de son soi-même. L'idée le flattait, l'amusait mais lui donnait surtout envie d'appliquer à l'écriture la même peine et le même temps que ceux qu'il dilapidait dans son labeur quotidien. Juste une fois et voir ce que cela donnerait...


AUTOBIOGRAPHIE ROMANCEE


Ses mains restaient posées sur les mains de l'homme aussi tendrement et fermement que son regard se plongeait dans le sien. Il ressentait cette double étreinte modifier rapidement son équilibre interne. Une vague de compassion inhabituelle pour lui était en train de prendre un à un ses bastions. Les lourds édifices de certitudes et de distance qu'il avait patiemment bâti durant toutes ces années semblaient n'être plus que fétus de paille dans un orage d'été et s'envolaient au grès de vents nouveaux, chauds et inconnus. Il s'était tant dissimulé aux autres et à lui-même que l'idée même d'être vu, tel qu'il est vraiment lui était peu à peu devenue incongrue. La surprise n'en était que plus forte et plus violente. Il était totalement désarmé face à elle, désarçonné par un trait d'amour qu'il n'avait pas vu venir, par la seule botte dont il n'avait pas la parade: la sincérité tendre de celle qui sait.



Il ne nous est pas fréquent de rencontrer, dans une vie, l'expression pure de l'amour. Il se tenait devant la majesté lumineuse de son éclat, comme un pèlerin aboutit, après une longue quête, dans l'abside nimbée d'un halo divin et s'agenouille, touché par la grâce, tout en sachant déjà que la rémission lui est acquise. Elle lui offrait de tirer un trait sur ses égarements et son refus d'être lui-même. D'oublier toutes les brides qu'il s'était imposé, tous les garde-fous qu'il avait mis à sa créativité, tous les parapets qui le retenaient de tomber, ne serait-ce qu'un court instant, dans l'inspiration ou plus simplement la création. Dans chacune de ses phrases il entendait un « je crois en toi » et lui aussi, l'envie de croire, lui prenait comme un pèlerin découvrant la Relique .



Je n'étais pas si loin d'eux. Juste deux tables plus près de la vitrine de ce bar de notre cité de province. Quelques étudiants que la proximité de la faculté de lettres rendait plus sensibles à l'attraction du lieu terminaient pêle-mèle une partie de carte, une discussion philosophique ou un débat sur les mérite de la dernière émission de télévision poubelle. Je n'avais pas vraiment prêté attention à eux avant que l'homme ne se mette à pleurer. Ce sont ses larmes qui ont attiré mon regard car ce n'était pas des sanglots mais, comment dire?... un trop-plein, comme si son coeur débordait d'une emotion si forte que seules les vannes des yeux pouvait en libérer l'énergie. Je dois avouer que je n'ai pas compris la nature réelle de leur relation mais j'ai su très vite que ce qu'ils vivaient était fort, trop fort pour n'appartenir qu'à eux et ne pas être universel.


Il n'était pas fait pour son étroit quotidien. Son horizon s'étendait ailleurs, sur d'autres cieux moins gris. Son théâtre était plus vaste que les murs de sa prison mentale. Il devait jouer sur une scène vaste comme son imaginaire, large comme son amour de la beauté, intransigeante comme ses passions, ses haines et son amour. Elle ne faisait que lui entrouvrir le rideau, à lui de franchir le pas. Gravir les montagnes de tâches ingrates dont il devait se débarrasser pour donner corps à sa vie, à son rêve. Révélatrice, elle n'attendait plus que la contemplation de la métamorphose achevée et elle savait, sans vouloir l'avouer, qu'une place lui serait réservée au premier rang de l'assistance.



Je vis leurs regards lorsqu'ils se sont quittés. J'ai compris que, parfois, comme par magie, la grâce est donnée à deux êtres de se compléter parfaitement, ne serait-ce qu'un bref instant. Je les ai vu s'éloigner sur leurs chemins divergents, intrigué de ne pas les voir marcher ensemble mais conscient qu'un peu de magie était passé tout près de moi.


Et j'ai commencé à écrire: « Ses mains restaient posées sur les mains de l'homme... »

14.12.05 23:26


CHAT


Parfois, à voir certains animaux de compagnie, on en vient à se demander qui est le maître de qui? Certains chiens semblent tenir leur maître en laisse et je connais un grand nombre de chevaux bien mieux soignés que l'amant de leur cavalière! Mais, dans ce zoo presque humain à force de nous être proche, je réserve une place particulière au chat. En particulier au gros matou qui vous regarde d'un oeil torve le jour où vous pénétrez pour la première fois dans l'appartement de l'élue de votre coeur. Tout homme dans cette situation doit savoir que son destin ne tient plus qu'à un fil et que sa fierté masculine risque soudain d'être battue en brèche par quelques poils soigneusement perdus ou un coup de griffe assassin. Et encore, c'est ce que l'on peu concevoir de plus bénin face à une soudaine concurrence féline.



CHAT



« Ben tu vois, il t'aime bien!.. de toute façon, je ne pourrait pas vivre avec un mec qui n'aime pas les animaux!! ». Christian contemple l'énorme chat de gouttière en train de se lover sur ses cuisses avec un air qu'il souhaite le moins dégoûté possible. Merde! Il déteste ces bêtes! Leurs poils, leurs mimiques et leurs yeux brillants dans le noir. Leurs yeux si profonds qu'on ne sait jamais vraiment s'il ne vont pas redevenir fauves et dévorer tout cru l'âme de celui qu'ils regardent. Si ce n'était pas un serpent sous l'arbre d'Eden, c'était sans doute un de ces fichu félins...


L'homme se concentre. Inutile de faire cas de son aversion et de provoquer un premier nuage dans le ciel radieux de leur relation naissante. Au contraire, il lui faut essayer de passer le plus délicatement possible sa main sur les poils de l'animal, esquisser une caresse convaincante et oublier les odeurs de litière qui lui ont sauté aux narines à peine le seuil de l'appartement franchi.


« Et voilà! Je te l'avais bien dit que vous parviendriez à cohabiter!! Surtout, ne lui touche pas les oreilles, Mystère a horreur de ça... einh! Mon gros doudou en sucre... ». Affligeant. S'il ne tenait pas splus que tout à caresser la peau parfaite de Nathalie, à jouir de ses baisers et de sa beauté, il prendrait ses jambes à son coup et filerait de ce pas acheter une bombe contre les puces qui, c'est certain, doivent courir sur cet animal avec autant de joie que des inspecteurs des finances sur le dos des classes moyennes! Pourquoi donc ces animaux à demi-sauvage, même pas doués de la fidélité et du sens du devoir canin, finissent par rendre à demi gaga une bonne frange de la gente féminine? La Femme et le Chat... oui, pour la Pomme, c'est certain, c'était de leur faute à tout les deux. Une connivence millénaire, un complot pour chasser l'homme de son petit Paradis de chasse, de pêche et de cueillette.


« Tu veux un café mon amour ?»


« Laisse! Je vais le faire!!! »


« D'accord! Fait le corsé, la nuit sera longue!!... Je suis dans la chambre... j'enfile deux trois trucs qui devraient te plaire ».


Le regard de Nathalie en dit long. Essaye de soulever cette bête et de la poser quelque part... ce coussin... là.. Parfait!!! Faire le café, occasion rêvée de se débarrasser de cette gargouille à poil et de se laver les mains! Il accepterait n'importe quelle tâche ménagère pouvant l'éloigner de l'abomination en train de se lécher copieusement le sexe sur le coussin de velour rouge qui lui est dévolu.



Le liquide noir descend doucement dans la cafetière. A l'autre bout de l'appartement, des frôlements de tissu lui évoquent les images douces de jambes parfaites et d'un corps qu'il se surprend à désirer plus fort encore. Il se retourne pour aller la toucher. Le cri de la bête est horrible, déchirant. Il a marché sur la patte de l'animal qui se tenait juste derrière lui. La bête bondit sur l'évier et de là sur le sommet du placard mural, juste au dessus de la cafetière. Elle frôle, non, pousse la cocotte-minute rangée là. L'objet tombe. Dernier souvenir de Christian: deux yeux jaunes qui regardaient la chute du bloc d'acier et une douleur immense au crâne.



« Qu'ils s'agitent! Qu'elle pleure!! Ca passera. Tout passe, pauvres humains. Lorsque le sang sera nettoyé, je retournerai à la cuisine prendre quelques lampées de lait. Pourvu qu'elle n'oublie pas de me nourrir durant ces quelques jours, jusqu'à l'enterrement. Elle est à moi. Je l'aime.


A présent, je peux me coucher, fermer les yeux et ronronner. »

10.12.05 21:48





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